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lettre de prison par Antonio Diaz Sanchez

Lettre à M. Felipe Perez Roque
Ministre des Affaires Etrangeres

C'est avec un grand étonnement que, pendant mon état actuel d'emprisonnement injuste et cruel, j'ai appris vos propos adressés la presse étrangère autorisée dans notre pays. Je suis donc parvenu à la conclusion que vous êtes bien au courant de la situation des prisonniers de conscience du Printemps Cubain ou bien vous mentez alors intentionnellement.

Je m’appelle Antonio Ramón Díaz Sánchez, je suis né à La Havane, j'ai 41 ans, je suis marié et le père de deux filles de 16 et 5 ans, je suis catholique et membre de la Loge "Liberté et Civisme", je milite également au sein du Mouvement Chrétien de Libération et je suis membre du Projet Varela.

Le 10 mars 2002, accompagné par Oswaldo Payá Sardiñas et Régis Iglesias Ramírez (ce dernier condamné à 18 ans de prison ferme), je me suis rendu à l'Assemblé Nationale du Pouvoir Populaire Cubain pour déposer les premières 11 020 signatures de citoyens cubains qui, respectant nos droits constitutionnels, ont demandé un Referendum basé sur les cinq aspects essentiels contenus dans le Projet Varela.

Le 19 mars 2003, à peine 10 mois et 9 jours après cet événement, ma maison a été prise d'assaut par des membres de la police politique qui ont, à cette occasion, terrorisé mes filles. Ils ont saccagé ma bibliothèque emportant avec eux la moindre feuille de papier pouvant servir à exprimer une idée contraire à celles de votre gouvernement; mais également des articles personnels qui ne représentaient aucun danger pour l'Etat. Cependant, ils n'y ont même pas trouvé un gramme de poudre, de drogues, ni d'armes à feu, aucun plan d'attentat contre la vie de personne, enfin, rien qui aurait pu donner signe d'une violence quelconque de ma part.

J'ai été enfermé dans une cellule du quartier général de la police politique, après m'avoir confisqué mes lunettes de vue sans lesquelles je ne vois pas très clair. Pour cette raison, j'ai eu des maux très forts de tête pendant les jours où les agents policiers les ont gardées. Depuis ma cellule (un véritable tiroir) j'ai sollicité par tous les moyens possible (même au médecin de la prison) mes verres, mais on ne me les a rendus qu'un jour avant la première visite autorisée (trois mois après).

J'ai subi nombre d'interrogatoires à n'importe quelle heure de la journée dont quelques-uns sous des températures très basses avec comme finalité réussir à me faire avouer ma culpabilité.

J'ai été jugé lors d'un procès trompeur où j'ai affirmé que les garanties nécessaires pour son déroulement n'existaient pas. Le jugement a eu lieu devant deux ou trois membres de chaque famille des jugés, puis les autres personnes présentes dans la salle étaient des membres du Parti Communiste convoqués par la Police Politique. La sentence dictée par le Tribunal était prévisible et j'ai été condamné à 20 ans de prison ferme sans que le tribunal ait pu montrer les preuves de mon délit.

Le 24 avril, j'ai été transféré vers la prison provinciale d'Holguín, à plus de 700 kms. de mon domicile. Le 15 mai, les sept prisonniers de conscience incarcérés dans cette prison furent enfermés dans des cellules minuscules sans électricité ni eau potable. Ces cellules mesuraient 1,70 m x 3 m. Les latrines plus la litière limitaient alors à 1 x 3 m notre mouvement à l'intérieur de la cellule.

À en croire les officiers de la prison, cet enferment était dû à une décision du gouvernement visant à nous soumettre à un "régime de haute sécurité". Dans ces conditions : immobilité et obscurité nous sommes restés 6 mois, longs et difficiles.

Ce régime, auquel nous avons été soumis et que nous avons baptisé "régime de cruauté maximale", ne se limitait pas aux conditions inhumaines de vie déjà évoquées. Il envisageait également un régime de visites familiales tous les 3 mois et une visite conjugale tous les 5 mois. Aucun autre prisonnier de cette prison est soumis à un tel régime d'isolement vis-à-vis de ses proches.

J'ouvrirai une parenthèse pour citer deux textes rédigés par Fidel Castro, le Président du Conseil de l'Etat, lorsqu'il est resté 22 mois en prison après avoir pris par les armes la Caserne Moncada. Dans une lettre envoyée par Fidel Castro depuis sa prison, recueillie dans la page 74 de son ouvrage "La Prison Féconde" il écrit :

"[…] J'ai déjà de la lumière électrique. Je suis resté 44 jours sans elle et j'ai appris à connaître sa valeur, je ne l'oublierai jamais, comme je n'oublierai non plus l'humiliation de ces ombres qui me blessaient. Contre cette humiliation, je me suis battu et je suis parvenu à l'arracher presque 200 heures m'éclairant avec une petite lumière pâle et tremblante d'une lampe à l'huile. Les yeux brûlants, mon cœur saignant d'indignation. De toutes les atrocités humaines celle que je comprends le moins est l'absurdité" (fin de la citation).

À un autre moment de ses heures de prisonnier, le jeune Castro écrit à nouveau :

" […] de l'eau en abondance, de la lumière électrique, de la nourriture, du linge propre et le tout gratuit. On ne paye pas de loyer. Crois-tu que dehors l'on puisse être mieux? Une visite deux fois par mois. Maintenant, règne dans ma vie la paix la plus complète. Cependant, je ne sais pas combien de temps nous serons encore dans ce paradis" (fin de la citation, page 149 de "La Prison Feconde")

Je ne ferai pas de commentaires de ces extraits et des conditions de vie auxquelles nous avons été soumis car vous avez répété vous-même à maintes reprises ne pas être d'accord avec deux points de mesure en même temps.

Le 16 mai le prisonnier de conscience Angel Moya Acosta a été entièrement déshabillé sous les ordres du capitaine Israel Pérez Peña, chef de la prison provincial d'Holguín et transféré, dans cet état inhumain et dégradant, depuis le bureau de celui-ci jusqu'à la cellule de châtiment où il est resté nu plus de 24 heures devant les yeux indifférents de tout le personnel sanitaire de la prison.

Au mois d'août, les 7 prisonniers de conscience de cette prison, avons entamé une grève de la faim de 10 jours pour réclamer de la part des autorités une attention médicale spécialisée et un régime alimentaire adéquat pour le prisonnier de conscience Mario Enrique Mayo Hernández qui était atteint d'une forte crise d’hémorroïdes.

Le 1er septembre, le prisonnier de conscience Iván Hernández Carrillo fut frappé sur son visage par le fonctionnaire de l'ordre interne de la prison Alexei, surnommé "Le Mellizo" (Le Gemmaux). Depuis cet incident nous avons demandé un procès contre son agresseur, mais il n'a pas été autorisé.

Le 14 octobre, date où j'ai reçu la deuxième visite parmis les seules trois visites auxquelles j'ai eu droit pendant un an, les autorités de la prison soucieuses d'appliquer le "régime de cruauté maximale" décrété par le gouvernement m'ont permis recevoir 12 kgs seulement du paquet préparé avec beaucoup d'effort par ma famille. Celui-ci contenait de la nourriture, des articles d’hygiène, des livres et d'autres articles qui auraient pu me permettre d'améliorer les conditions précaires de vie que nous subissons. Conséquent avec mes principes, j'ai refusé une telle humiliation et j'ai exigé de recevoir tout le contenu du paquet ou rien du tout. Les autorités ont alors ordonné que le paquet fut mis à l'extérieur de la prison et aujourd'hui j'ignore où il est passé.

Le 8 novembre, j'ai été transféré à la prison Cuba Sí, se trouvant également dans la province d'Holguín. J'y ai été enfermé avec un groupe de prisonniers de droit commun, la plupart condamnés à plusieurs reprises pour des actes delictifs. Dès lors, je dors sur une planche de bois sans matelas car le matelas donné par la prison est un sac en plastique rempli de déchets.

Quant au soleil dont vous avez affirmé que nous recevons chaque jour, je tiens à vous préciser que vous êtes très mal informé et votre information a provoqué des éclats de rire parmi les prisonniers qui ont pu vous entendre. Dans cette année 2004 le groupe de prisonniers dans lequel je me trouve est sorti prendre le soleil 10 fois: 3 en janvier, 3 en février et 4 en mars. C'est-à-dire, moins de une fois par semaine. Et ce que vous appelez "hygiène" est limité à un savon de toilette et un autre pour laver les vêtements une fois par mois et un tube de dentifrice tous les 3 ou 4 mois.

Monsieur le Ministre, il est vrai que 50 parmi les 75 incarcérés du Printemps Cubains ne sont pas de diplômés universitaires. ¿Etes-vous au courant de l'affaire des étudiants de l'Université de Camagüey expulsés pour avoir signé le Projet Varela ? Eux, ils ne pourront non plus devenir des diplômés.

La personne qui vous écrit a eu son baccalauréat dans l'Institut Manolito Aguiar de Marianao (La Havane) en 1980. À cette époque, le slogan était : "L'Université est seulement pour les révolutionnaires". Il y avait encore un autre slogan, celui de "que les détritus humains s'en aillent".

Ce dernier slogan était lancé par les étudiants de l'Institut lors des "actes de condamnation" organisés devant les résidences des personnes qui voulaient émigrer. On leur lançait des oeufs, des pierres et si c'était possible, on les frappait. Vous vous en souvenez sûrement car le "bon révolutionnaire" que vous êtes à dû participer à quelques actes de ce type. Eh bien, Monsieur Roque, je me suis refusé à devenir un fasciste et je n'ai pas voulu participer à ces abominables pogroms. Je n'ai pas crié "qu'ils s'en aillent!". De ce fait, le slogan 'l'Université seulement pour les révolutionnaires" s'est chargé de m'empêcher de suivre mes études. Une assemblée appelée alors "Assemblée Politico-Morale" a décidé textuellement de m'enlever le droit de faire des études universitaires et croyez-moi, je suis très fier des motifs qui m'ont empêchés de suivre mes études.

Pour en finir, vous avez enfin raison lorsque vous dites que la plupart des condamnés ne travaillaient pas au moment où ils ont été jugés. Mais, il me semble que vous avez oublié que la politique suivie par votre gouvernement est celle d'expulser les opposants de leurs postes de travail. J'accepterai votre défi seulement le temps de vous lancer un autre.

Nous les opposants nous pouvons expliquer de quoi on vit et comment on vit. Mon défi est le suivant: vous-mêmes, pouvez-vous expliquer au peuple de quoi vous vivez et comment vivez-vous?

J'espère que par respect au peuple de Cuba vous rendrez publique ma lettre. Si vous vous y refusez le peuple de Cuba vous appellera sûrement dans le futur "le Chancelier de l'Indignité"

Antonio R. Díaz Sánchez
Prisonnier de Conscience
Prison Cuba Sí, Province Holguín.

Traduit de l'espagnol (Cuba) par William Navarette

17 mai 2008
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