La femme qui veut faire tomber Castro
Extraits du Monde daté du mardi 29 juin 1999
Le jour où Ileana de la Guardia a porté plainte contre Fidel Castro, une certaine paix intérieure a envahi son coeur : « C'était comme une libération, comme si enfin je faisais quelque chose de bien pour mon père, quelque chose même qui nous dépassait lui et moi, quelque chose de moral. » Antonio de la Guardia, son père, arrêté il y a dix ans, le 13 juin 1989, alors qu'il allait fêter ses cinquante et un ans, est mort le 13 juillet suivant, fusillé sur le champ de tir de Baracoa, à l'ouest de La Havane, sur l'ordre de Fidel Castro. Ileana avait vingt-cinq ans. Sa famille avait simplement été avertie de l'exécution par un télégramme annonçant que les restes de celui que tout le monde appelait « Tony » reposaient désormais dans une tombe anonyme. Le Lider Maximo, Fidel Castro, n'avait pas accordé de grâce.
En juin 1989, lors du procès le plus « stalinien » du régime castriste, l'ex-général Arnaldo Ochoa, héros de la révolution et des guerres africaines, l'ex-colonel Antonio de la Guardia, l'ex-commandant Amado Padron et l'ex-capitaine Jorge Martinez, tous piliers, en leur temps, du système fidéliste, sont condamnés à mort. Ils ont été déclassés lors du procès. En tout, quatorze officiers sont accusés et condamnés pour trafic de drogue - dont Patricio de la Guardia, ex-colonel, frère jumeau de Tony, condamné à trente ans de prison, qu'il purge encore aujourd'hui, pour ne pas avoir « dénoncé » son frère. Ces officiers ont-ils été sacrifiés comme gage de bonne volonté du régime cubain dans la lutte contre le trafic de drogue face aux accusations américaines ? Ou, parce qu'ils avaient manifesté certains désaccords avec le régime et prônaient une libéralisation à la manière de Gorbatchev, ont-ils été simplement éliminés par un chef d'Etat qui ne s'embarrasse plus, depuis longtemps, d'opposants ? Les doutes qui continuent de planer sur ce qu'on appelle « l'affaire Ochoa » ne seront peut-être jamais levés.
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Laura Lafargue
Références bibliographiques : Fin de siècle à La Havane, les secrets du pouvoir cubain, de Jean-François Fogel et Bertrand Rosenthal, Seuil, 1993.
La Loi des corsaires, itinéraire d'un enfant de la révolution cubaine, de Jorge Masetti, Stock, 1993.
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ILEANA ET JORGE, LE COEUR À CUBA
extrait d'un ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 12 Avril 2003
Exilés à Paris, Ileana de la Guardia et Jorge Masetti suivent avec inquiétude les procès de 78 dissidents et journalistes indépendants accusés d'actes de trahison par le régime castriste
JORGE a dit à son fils Antonio, 6 ans : « Dans une famille, les différends se règlent par consensus, il n'y a pas de dogme, pas de hiérarchie, pas de chef. Surtout pas de chef. Pas de «lider». » Cela, il a fallu plus d'une vie à Jorge Masetti pour le comprendre. Il lui a fallu sa naissance en Argentine et son éducation à Cuba, la mort de son père au combat, héros de la guérilla et ami de Che Guevara. Il lui a fallu sa vie de guérillero, d'agent secret et de trafiquant d'armes au service de la révolution en Amérique latine. Sa vie d'homme d'affaires en Angola pour la cause de Fidel Castro. Sa vie d'exilé revenu de la révolution. Comme dit Jorge du haut de ses 47 ans, avec sa gueule à la De Niro, ses « r » et ses « s » incorrigiblement latinos, son regard très doux malgré les cigarettes qu'il enchaîne avec une ombre d'inquiétude, « tout le monde a plusieurs vies. En tout cas, moi, j'en ai déjà eu mille ». .../....
A midi, une vendeuse sort d'une boutique agnès b., à Paris. Ravissante, souriante, la très grande classe. C'est elle, Ileana de la Guardia, la femme de Jorge Masetti. Elle sait tout des détails sur la torture des prisonniers à Cuba, parce que son père et son oncle sont passés par là. Son père a été exécuté. Son oncle a continué à croupir en prison. Il ne faut pas demander à Ileana comment va son oncle. C'est une douleur vive. Elle a pu lui parler au téléphone. Elle ne sourit plus.
Le colonel Antonio de la Guardia et le général Patricio de la Guardia, le père et l'oncle d'Ileana, comptaient parmi les plus fidèles de Fidel. Frères jumeaux, aristocrates, dévoués à la cause, chouchous du régime. Après de multiples missions (trafic d'armes, contrebande, entraînement de guérilleros), Antonio dirigeait le département « Monnaie convertible » du ministère de l'intérieur, chargé de procurer des dollars au régime castriste. Notamment en fournissant une aide logistique aux bateaux faisant escale à Cuba, entre l'Amérique latine et Miami. Il fermait les yeux sur les chargements de drogue et se faisait payer en dollars ou en matériel de haute technologie. Jorge Masetti travaillait sous ses ordres. Patricio, lui, était chef de la mission du ministère de l'intérieur cubain en Angola. Il fut aussi le chef de Jorge. En juin 1989, sachant que les services antinarcotiques américains flairaient l'implication du pouvoir cubain dans ce trafic, Fidel Castro prend les devants. Il accuse un groupe d'officiers de trafic de drogue et d'abus de pouvoir. En un mois, quatorze officiers sont arrêtés, passés en jugement sommaire, emprisonnés ou exécutés. Le général de division Arnaldo Ochoa, héros de la révolution, ancien de la Sierra Maestra, chef de la mission militaire cubaine en Angola, est fusillé. Castro le soupçonnait de soutenir une perestroïka semblable à celle où l'Union soviétique perdait son âme. Antonio subit le même sort. Patricio est condamné à trente ans de prison.
Marion Van Renterghem
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