| Les mères et les tantes cubaines tout au moins dans ma famille ont lhabitude de jouir dune emprise affective dont elles abusent très souvent. Il y eut au cours de mon adolescence une période où je me rendis compte que lamour que ma mère et mes tantes me portaient devenait si étouffant, si exclusif, quelles étaient en train de masphyxier. En conséquence, je pris la décision dabandonner le village à tout jamais, dès que jaurais terminé mes études secondaires. Je ne savais ni comment ni où, mais je savais que je partirais. Au cours de lhiver 1969, je décidai de me rendre à La Havane pour trouver une pension qui me donnerait la possibilité détudier dans un bon lycée. Mon grand-père Pompeyo mavait donné ladresse de vagues parents qui habitaient rue San Lázaro, à quelques pas du Prado et du Malecón, ainsi quune lettre dintroduction qui me permettrait de loger chez eux.
Cette famille était symbolique de la tragédie cubaine. Ils avaient divisé lappartement qui était assez grand en deux camps irréconciliables : dans une partie, vivaient les membres révolutionnaires et communistes de la famille et, dans lautre, derrière un paravent dacajou sculpté et incrusté de nacre qui offrait des images pseudo-versaillaises, vivait un couple avec ses deux enfants en bas âge dans lattente dun visa pour Miami. Jatterris au milieu, sur le territoire de personne, avec un vieillard qui aimait beaucoup mon grand-père et dont jamais je ne pus savoir à quel clan il appartenait, probablement à aucun. Je nai pas davantage su si les révolutionnaires macceptaient comme hôte ; les gusanos* eux non plus ne faisaient pas montre dune hospitalité excessive.
Comme il est étrange que, depuis ma plus tendre adolescence, je me sois retrouvé au milieu des tensions férocement polarisées engendrées par la Révolution. Je ne goûtais guère ce spectacle. Je pensais que ces parents se parlaient sans sécouter, et se haïssaient sans se regarder. Leur seul point commun était un patriotisme exacerbé, méprisant ; les uns restaient pour lutter en faveur de la patrie tandis que les autres fuyaient pour la sauver. Mais quand ma mère sest mise à mexpédier des colis de langouste congelée (évidemment, dérobés à la fabrique locale), de légumes frais, de crevettes et de poisson à titre de dédommagement, les deux clans patriotiques et pugnaces se sont réconciliés comme par enchantement. Ma mère envoyait les vivres par lintermédiaire dhabitants du village qui faisaient sans cesse laller et retour entre Caibarién et La Havane, se livrant à un dangereux mais lucratif marché noir, de nos jours plus vivace que jamais.
Les révolutionnaires du côté gauche du paravent versaillais, et leurs adversaires de toujours du côté droit, étaient parvenus à un consensus admirablement policé sur un seul point crucial : je devais rester à La Havane et dans ce foyer qui était aussi le mien, bien que lécole que je fréquentais eût un internat, et y passer mes week-ends. Ils me firent savoir tout cela autour dune énorme marmite de riz au poisson et aux crustacés, lors dun dîner qui fut pour moi une réjouissance digne de Buñuel. Car cétait la première fois quils sasseyaient à la même table, et ils ne savaient pas comment dissimuler une hostilité qui rapidement atteindrait des sommets homériques.
Renecito, me dit, la bouche pleine de langouste et de riz, le patriarche de lun des clans sous le regard approbateur du chef de famille adverse, dis à ta maman que tu es ici chez toi comme si tu étais notre fils car pour un Cubain rien ne compte plus que la famille.
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