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La Voyageuse
Karla Suarez
Métailié
(2005-09-02) |
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Après le très estimable "Tropique des silences", Karla Suarez déçoit avec un roman epistolaire qui est loin d'avoir l'énergie et l'humour de son premier ouvrage.
C'est un récit à deux voix et à deux temps : le temps passé d'un journal tenu par Circé depuis son départ de Cuba, et le temps présent de Lucia, elle aussi partie de Cuba, et qui entame la lecture du journal de sa compagne d'éxil.
Les deux amies vont se retrouver à Rome où habite Lucia, mariée à Bruno un Italien qu'elle a rencontré lorsqu'elles vivaient ensemble leur première année d'éxil au Brésil. C'est là que Circé débarque un beau matin accompagné de son fils Ulysse et d'un bonsaï. Circé a ainsi fait sienne la devise de José Marti "Ecrire un livre, faire un enfant et planter un arbre".
Mais la présence de Circé, et surtout la lecture de son journal, va obliger Lucia à affronter quelques unes de ses propres contradictions, tandis que son couple traverse une longue période de crise.
Circé est un peu comme la face cachée de la trop raisonnable Lucia : elle tombe amoureuse en un cli d'oeil d'hommes entrevus l'espace d'une soirée, avec qui elle entretient des relations sans lendemain. Lorsqu'elle partage avec Lucia son appartement à Sao Paolo, elle veut y héberger un jeune garçon abandonné qu'elle a rencontré sous un pont à coté de son travail.
Travail qu'elle finit par perdre car son employeur s'est rendu compte qu'elle emballe les restes du déjeuner servi à la cantine pour le distribuer aux enfants de rue.
Circé est une voyageuse impénitente qui navigue en compagnie d'Ulysse à la recherche de "sa ville". Sao Paolo, Mexico, Madrid, Paris, Rome défilent dans le "carnet de bord" de cette jeune cubaine au gré des circonstances.
Chaque étape est prétexte à de nombreuses rencontres avec des personnages secondaires attachant , tous déracinés et exilés loin de leur pays, comme Carlos le percusionniste vénézuelien ou Elzbieta, la polonaise amoureuse de Ramon le Cubain.
L'humour et la légereté semble être le trait de caractère de Circé, opposé à la gravité de Lucia qui découvre que sa meilleure amie a eu un enfant avec un parfait inconnu, un étranger d'origine arabe avec qui elle n'a communiqué que par signes le temps d'une soirée avant de le voir disparaitre.
La nostalgie cubaine qui caractérise parfois les romans d'exilés, est presque totalement absente de ce livre qui laisse pour le coup une curieuse impression d'inachevé. Des motivations qui ont poussé les deux amies à quitter Cuba (une entreprise toujours risquée) on ne saura que très peu de choses.
Circé reste fidèle à sa quête du Graal "Je dois chercher ma ville. Notre ville n'est pas forcément le lieu de notre naissance, et ma ville n'est pas La Havane, je le sais depuis longtemps". C'est tout, et le lecteur reste un peu sur sa faim, alors que le thème du départ, du voyage et de la rupture avec le passé est justement au coeur de ce roman.
Pourquoi tant de discrétion ? Alors que le périple de Circé, la conduit à dresser un tableau de chacune de ses villes de passage, il n'y a rien sur La Havane, qui reste pourtant une sorte de référence tacite. Même chose sur les motivations qui ont poussé Lucia à rester au Brésil, alors qu'elle était censé y faire un simple stage de perfectionnement en photographie.
Chacun sait que la décision de ne pas rentrer à Cuba d'un voyage temporaire est souvent lourde de conséquences : interdiction temporaire ou définitive de revenir, stigmatisation de la famille restée sur place etc.... Il y dans l'écriture de Karla Suarez une pudeur, une sorte de retenue presque suspecte sur les circonstances et les interrogations qu'engendrent inévitablement la décision de partir en éxil.
Il ne s'agit pas d'exiger que tout Cubain ayant décidé de "déserter" selon la terminologie officielle, doive automatiquement se transformer en opposant politique. Mais à lire ce roman ou pourrait croire que quitter Cuba est une simple décision de convenance personnelle, que l'on peut prendre presque aussi facilement que de quitter le Brésil ou le Mexique.
Après avoir refermé ce roman, on a du mal à garder un souvenir précis et à s'attacher aux deux personnages principaux : Circé est trop superficielle dans son approche des autres et de ses lieux de résidences. Elle s'enthousiasme ou s'indigne à chaque chapitre, de façon arbitraire et soudaine, à la manière d'une enfant qu'elle a pourtant cessé d'être.
Quant à Lucia, en dehors d'un désir d'enfant refoulé qui mine sa relation avec son mari, son personnage manque nettement de profondeur et laisse presque indifférent.
présentation de l'éditeur
Deux jeunes Cubaines décident de faire leur vie hors de Cuba. Lucia se marie à un homme d'affaires italien et s'installe à Rome, tandis que Circé part dans le monde à la recherche de " sa " ville et ne se manifeste que par des cartes postales. Des années plus tard, Circé arrive chez Lucia et s'installe "à la
cubaine", en compagnie de son petit garçon et d'un bonsaï. Elle donne à lire à Lucia son carnet de bord. Au fil de la lecture, Lucia découvre la vulnérabilité de son amie. De leurs conversations naîtront des déplacements de points de vue qui les font évoluer
toutes les deux. Plongée subtile dans les méandres de l'amitié féminine, voyages de rencontres en rencontres de Sao Paulo à Mexico, Madrid ou Rome, vision caustique de l'exil, Karla Suarez écrit ici un roman plein de vitalité et d'ironie, crée des personnages cocasses ou touchants, tout particulièrement Circé, qui par sa simple présence révolutionne la vie des autres. Dans un style direct, nourri de sensations et de musique, voici le roman vital d'une jeune romancière cubaine pleine de curiosité pour le monde.
biographies des auteurs
Karla SUAREZ est née à La Havane en 1969. Elle est ingénieur en informatique et vit actuellement à Paris. Elle est l'auteur de Tropique des silences, qui a reçu le Prix du premier roman en Espagne.
extrait
LUCÍA pense, une des choses qu'elle préfère, c'est entendre le bruit de l'eau. Des quatre éléments, c'est celui qui est le plus en harmonie avec elle-même. L'eau est origine, initiation aux arcanes. En rentrant chez elle, Lucía pense en marchant, assez lentement pour s'imprégner de la musique qui fuse d'un peu partout. Rome est pleine de petites fontaines où l'eau coule en permanence, tombe en cascade, disparaît dans les trous d'évacuation en les élargissant peu à peu. Elle respire en imaginant le liquide qui coule en elle. À vrai dire, elle ne voit pas l'intérêt d'expliciter la raison de ses affinités aquatiques. C'est très simple: le monde est plein d'eau et plein d'êtres qui s'en remplissent ou s'en débarrassent. Deux molécules d'hydrogène associées à une molécule d'oxygène, voilà la formule de la transparence inodore et sans saveur. De ce liquide qui sort des fontaines où se précipitent les assoiffés, où les enfants peuvent pratiquer le jeu de la pluie; les chats, sans doute un peu plus prudents, savent rester à distance. En revanche, Lucía respire, et c'est l'eau qui lui annonce le terme de son trajet. Peu importe ensuite si les routines reprennent le dessus, elles sont en un sens inévitables. L'essentiel, c'est que l'eau soit le point de référence: avant l'eau, les événements étaient les mêmes qu'après. Ce qui marque une différence dans la continuité, c'est ce point de rupture.
revue de presse