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ricardo gonzalez Journaliste indépendant, Ricardo González Alfonso a été condamné à 20 ans de prison en mars 2003 pour avoir dirigé la publication de « De Cuba », la première revue indépendante à paraître depuis la Révolution cubaine de 1959.
2086 jours se sont écoulés depuis le 18/03/2003, jour de l'arrestation de Ricardo Gonzalez à La Havane

La liberté au bout des doigts

Un texte passionnant écrit par Raúl Rivero en avril 2002, un témoignage sur son travail en tant que directeur de l'agence Cuba Press.

Je ne me lève pas chaque matin pour chercher la vérité. Je cherche seulement un peu de lumière pour éclairer la société dans laquelle je vis. Quand j'ai commencé, il y a presque dix ans, à écrire, sans commande précise,j'étais inquiet, j'avais peur et me sentais très fragile. Aujourd'hui, après des milliers de papiers publiés, je suis toujours dans le même état, même sij'ai plus de métier. La peur et l'insécurité me rendent prudent et m'incitent à sélectionner et à vérifier mes sources. Le fait d'assumer cette vulnérabilité me protège de la superficialité, le travail m'aide à mieux m'exprimer et ma responsabilité m'oblige à respecter les gens qui vont me lire. A Cuba, le journalisme alternatif est un exercice qui se développe en milieu hostile sous les pressions policières et le risque de prison et qui se pratique en complément de la vision officielle, commémorative, grossière et sucrée avec laquelle la presse officielle rend compte de notre réalité. Le premier engagement du joumaliste indépendant, à Cuba, consiste à se vider la tête de tout préjugé; contourner ces aspects négatifs induits par la politisation extrême des faits, et rechercher le maximum d'objectivité, en sachant que celle-ci est étroite, ambiguë et complexe.

Un ami, qui travaille depuis près de cinq ans dans la presse indépendante, m'expliquait récemment qu'il avait beaucoup de mal à se débarrasser des démangeaisons que lui provoquent ceux qui l'insultent en public, le poursuivent et l'accusent. « J'essaie d'être comme neuf chaque fois que je commence à écrire, explique-t-il, mais je ne vis pas en Europe, je suis né ici et je réagis comme un type des Tropiques, je peux être violent et ça me pèse énormément. » Je lui ai recommandé de prendre quelques minutes de plus avant de s'asseoir devant sa feuille blanche, posée sur le rouleau de sa Robotron, une machine à écrire de l'ex-URSS de Leonid Brejnev. Pour nous, il n'existe pas de presse révolutionnaire ou contre-révolutionnaire. Ce sont des catégories politiques qui n' ont rien à voir avec notre travail. On fait du journalisme ou on n'en fait pas. A mon sens, le journalisme consiste à écrire, à photographier la vie de tous les jours et à permettre aux gens de lire leur quotidien.

Nous sommes diabolisés par les autorités, nous sommes illégaux et nous travaillons à la marge d'un pays pauvre, comdamnés à vivre en zone obscure. Ces circonstances exigent une grande lucidité. La onzième Foire internationale du livre de la Havane, consacrée à l' écrivain Miguel Barnet et à la France, s'est tenue il y a peu de temps. Cette manifestation s'est déroulée dans l' enceinte de la forteresse coloniale où le poète Juan Clemente Zenea a été fusillé. Plus récemment, les écrivains Jorge Vals et Ernesto Diaz y ont été détenus. J'ai boycotté cette manifestation pour tbutes ces raisons. Pourtant, il était essentiel que des libraires, des éditeurs et desjournalistes français découvrent la réalité cubaine et les vides laissés par nos grands auteurs créoles qui vivent dans le délit d'avoir été obligés de s'exiler.

Un grand expert* « des médias de masse » est arrivé avec un oeil clinique sur toute la presse capitaliste, mais d'un aveuglement total sur les joumaux officiels qu'il a couverts d'éloges là où on attendait de sa part une information objective sur notre réalité. Notre pays a l'habitude de prodiguer des offrandes fabuleuses à la vanité de ceux qu'il considère comme utiles, alors qtl'il nie les valeurs de ceux qui se battent. il faut avoir l'esprit libre et positif lorsque l'on sait. que Jesus Alvarez Castillos, un journaliste qui travaille dans la province centrale de Ciego de Avila, souffre d'une lésion cervicale provoquée par un policier qui, lors de son arrestation, lui a fait une clé au cou afin de l' empêcher de couvrir une réunion sur les droits de l'homme. Chaque jour qui se lève pour le joumaliste en quête d'informations peut se terminer par l'arrestation en fin d'après-midi, l'inteITogatoire en soirée et la libération après plusieurs heures d'emprisonnement. il peut vous arriver ce qui est arrivé à Maria Elena Alpizar, une journaliste âgée de 60 ans qui, en décembre dernier, alors qu'elle sortait pour couvrir un événement, s'est fait embarquer par la police politique et abandonner à 200 kilomètres de son domicile, sans argent, dans un pays où se déplacer peut se transformer en une véritable odyssée. il nous faut chaque jour réinventer notre métier et nous réinventer nous-mêmes. Renaître pour mieux l'exercer sans céder à la tentation de l' exil- plus de cinquante d'entre nous sont déjà partisni à la panique de la prison.

Aux pénuries économiques vécues par tous les secteurs de la population viennent s'ajouter, pour les journalistes, les menaces de représailles contre leurs proches. Parce que le gouvernement est notre unique employeur, le propriétaire des écoles, des hôpitaux,jusqu'au plus petit poisson de la mer et de nos rivières. Mais de plus en plus d'hommes et de femmes se lèvent chaque jour et leurs voix commencent à se faire entendre, à l'intérieur comme à l'extérieur de notre pays. Nous n'avons pas d'e-mail, ni d'accès à Internet, et nous ne savons pas ce qui se passe dans le monde. On se transforme en insomniaque permanent pour écouter les informations sur les ondes courtes d'Europe et des États-Unis, ou pour trouver un ami qui dispose d'un Internet clandestin. Mais toujours avec un fort sentiment de culpabilité, comme un grand pécheur, un transgresseur, un transfuge. À chaque fois que j'écris sur ce rêve qu'est le journalisme indépendant, je ne peux m'empêcher de penser à mon ami Bernardo Arevelo Padron, qui purge une peine de six ans dans une prison du centre de Cuba, pour outrage au président Castro et à son vice-président Carlos Lage. Il est entré en prison en novembre 1997 et m'a envoyé un message dans lequel il me dit que, depuis qu'il est enfermé, il se sent comme un correspondant de guerre. Il tente de nous faire connaître son univers et de nous décrire sa vie de condamné. Pour lui, comme pour bien d'autres, qui ont compromis leur liberté pour la liberté d'écrire, il nous faut nous lever et renaître chaque matin au monde.

RAUL RIVERO

(*) Allusion à Ignacio Ramonet, directeur de la rédaction du Monde Diplomatique.

02 décembre 2008
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