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ricardo gonzalez Journaliste indépendant, Ricardo González Alfonso a été condamné à 20 ans de prison en mars 2003 pour avoir dirigé la publication de « De Cuba », la première revue indépendante à paraître depuis la Révolution cubaine de 1959.
2086 jours se sont écoulés depuis le 18/03/2003, jour de l'arrestation de Ricardo Gonzalez à La Havane

Raul Rivero : l'homme libre qui menace Castro



Chaque dimanche depuis bientôt un an, Blanca Reyes, ,la femme de Raúl Rivero s’habille entièrement de blanc et se rend à l’église de Santa Rita dans le quartier de Miramar à la Havane. Elle y retrouve d’autres femmes de dissidents et de journalistes emprisonnés, elles aussi toutes habillées en blanc. Ce rassemblement silencieux est la seule forme de protestation que tolère le gouvernement de Castro, de la part des mères et femmes des prisonniers politiques arrêtés au printemps dernier. Parmi eux figure Raúl Rivero, prix 2004 de la liberté de la presse (décerné par l’UNESCO) depuis 15 jours, et détenu n°710 du centre de détention de Canaleta depuis 365 jours.

C’était le 20 mars 2003, au numéro 466 de la rue Peñalver, Centro Havana. Raúl Rivero achève son dernier article d’homme libre. Il rend compte de la vague d’arrestations qui a commencé la veille dans tout Cuba. Le téléphone a sonné toute la journée, et la liste des interpellations s’allonge inexorablement : journalistes indépendants, dissidents, militants des droits de l’homme, bibliothécaires indépendants, tous sont sur le qui vive, dans l’attente de ce moment où tout bascule. C’est la plus importante opération de répression politique du régime depuis 1965.
Au total ils seront 75 à être arrêtés et condamnés à des peines de 8 à 28 ans de prison. En moins d’une semaine, la justice cubaine distribue 1454 années d’emprisonnement. Raúl Rivero sait qu’après plusieurs années de harcèlement de la police politique de Castro, son tour est arrivé. De façon presque prémonitoire, il avait publié l’année précédente « mandat de perquisition », un poème à la fois grave et plein de dérision pour ses futurs inquisiteurs

"mandat de perquisition"

Un spécialiste en interstices est arrivé
un critique littéraire ayant provisoirement le grade de caporal
et il a examiné avec son pistolet
les couvertures de mes livres de poésie.
Huit policiers
chez moi
avec mandat de perquisition
une opération sans bavures
une victoire pleine et entière
de l’avant-garde du prolétariat
qui a confisqué ma machine à écrire Consul
cent quarante-deux pages blanches
et des bouts de papier tristes et personnels

Mais sans doute Raúl Rivero ne pouvait imaginer l’acharnement du pouvoir castriste à vouloir briser toute résistance, fut elle pacifique, journalistique, poétique ou littéraire. "Je suis certain que le fait d'informer les autres objectivement et professionnellement et d'exprimer par écrit mes opinions sur la société dans laquelle je vis ne peut pas être un crime bien grave ... personne, aucune loi ne me fera croire que je suis devenu un gangster ou un délinquant simplement parce que je signale l' arrestation d'un dissident, ou dresse la liste des prix des denrées de base à Cuba, ou écris que je trouve consternant que plus de 20 000 Cubains s'exilent chaque année aux États-Unis" écrivait Raúl Rivero Castañeda, peu avant son arrestation.

La justice cubaine en a décidé autrement et l’a condamné à 20 ans de prison pour ‘ actes contre l'indépendance ou l'intégrité territoriale de l'Etat’ .
À 57 ans, Raúl Rivero, journaliste, et poète, entame donc une carrière de saboteur annexionniste, une sorte d’athlète de la subversion doté de pouvoirs surnaturels connus de lui seul, puisque par sa seule parole d’homme libre il constitue une menace pour « l’intégrité territoriale de l’Etat Cubain. »
Il fallait oser. Le code pénal cubain n’est pourtant pas avare de sanctions pour les plumes récalcitrantes. Elle avait le choix la justice cubaine pour qualifier le crime de Rivero. « Délit de propagande ennemie » ou encore « irrespect » (desacato) ou encore « diffusion de fausses nouvelles » aurait suffi à l’envoyer à l’ombre pour deux à quatre années. Mais les juges cubains, tous nommés sur recommandation du parti communiste, ont préféré sortir l’artillerie lourde et puiser dans l’arsenal répressif castriste un article destiné à punir les saboteurs en temps de guerre, et qui fait désormais de chaque personne doté d’une machine à écrire un dangereux conspirateur.


Une grotesque démonstration de justice « populaire »

Rien ou presque n’a manqué à cette grotesque démonstration de justice « populaire » : 11 agents infiltrés, pas moins, sont venus témoigner au cours d’un procès expéditif, à huis clos et sans aucune garantie pour l’accusé. L’un d’eux, Manuel David Orrio, proche compagnon de route et voisin de Rivero a avoué être l’agent « Miguel » au service de la sécurité de l’Etat depuis 10 ans. J’ai rencontré plusieurs fois Manuel David Orrio, et comme tout le monde, je l’ai cru. C’était un journaliste brillant, et ses papiers étaient excellents, documentés et il figurait parmi les meilleures plumes de son agence (la CPI, Cooperarativa de periodistas independientes, diffusé sur www.cubanet.org).

Pas une seule fois je n’ai senti chez cet interlocuteur brillant et maniant l’ironie avec aisance, la moindre hésitation, la plus petite déformation sémantique qui trahit au détour d’une phrase, l’indicateur galonné en train de préparer son rapport. Le 25 mars 2003, alors qu’il portait encore pour quelques jours le costume de réfractaire, Orrio signait un article remarquable sur Cubanet intitulé « Bien que la peur dévore l’ame ». En le relisant aujourd’hui je ressent une sensation dérangeante : un capitaine de la sécurité d’Etat peut aussi être un excellent journaliste.

Aux agents dûment appointés ce sont ajoutés les voisins mandatés par les CDR, les comités de défense de la Révolution, chargé d’espionner les « individus asociaux » dans chaque pâté de maison. Quelques pathétiques victimes de ce système de surveillance et de délation permanente, se sont transformées pour quelques instants en témoins à charge.
Victimes et bourreaux se sont regardés dans les yeux le temps d’une superbe représentation digne de Kafka.

Mais qui sont les victimes et les bourreaux dans un système capable de pervertir à ce point un individu, pour que durant 10 longues années, il endosse le costume d’un réfractaire pour mieux le trahir ?

La théorie du complot : le dernier recours des dictatures à bout de souffle

Hélas, comme toutes les dictatures communistes en voie de pourrissement, le castrisme a besoin de la théorie du complot pour survivre. Car c’est finalement ce que l’on reproche aux accusés : être au service d’un complot fomenté par la représentation américaine à La Havane. Le régime trouve là son ultime justification : tenir bon, en faisant croire en permanence à l’imminence d’une agression étrangère. De manifestations en mobilisations, de tribune en table ronde, la propagande psalmodie en permanence le même message paranoïaque. Un message qui veut faire croire que la répression de toute opposition interne, n’est qu’une réponse à l’éternel adversaire yankee.

Il est vrai que les preuves présentées par l’accusation au tribunal sont accablantes : une machine à écrire, un magnétophone, un micro-ordinateur portable. Rien que des armes de destruction massive.
Il n’a manqué qu’une chose à cette sordide mise en scène : les aveux de l’accusé. Raúl Rivero n’a pas fléchi, il a regardé ses juges et ses délateurs en se contentant de déclarer « je ne conspire pas, j’écris »

Sans doute fallait-il bien employer les grands moyens pour tenter de réduire Raúl Rivero au silence : car il y a une sorte de constance qui frise l’entêtement dans l’attitude de cet homme. Parmi les journalistes « indépendants » de sa génération, tous ou presque ont renoncé, ou ont fini par emprunter les chemins de l’exil. Pas lui. Comme beaucoup de ses collègues, Raúl Rivero a d’abord été un journaliste au service de la presse officielle, celle qui rabâche chaque jour la même litanie commémorative au service du « peuple héroïque » dans sa lutte contre le « blocus génocide », le « nazi-fascisme» qui règne en ce moment à Washington ou plus récemment le « furhercito » (le petit Furher, surnom donné à Aznar depuis les sanctions diplomatiques prise par l’Union Européenne).

Une presse officielle au service des "objectifs de la société socialiste".

À Cuba, encore plus qu’ailleurs, l’indépendance à un prix, car la loi constitutionnelle précise doctement que « Les libertés d'expression et de la presse sont reconnues, en conformité avec les objectifs de la société socialiste”. ".(article 53 de la Constitution de 1976). Nous voilà donc prévenus de ce que pour faire usage de sa liberté, mieux vaut être « conforme ». D’ailleurs l’expression « liberté de la presse » a-t’elle encore un sens à Cuba ? Pas vraiment.
"À Cuba, non seulement il n'y a pas de liberté de la presse. Pire encore : il n'y a pas de presse. Il circule sous forme de journaux, de revue, d'émissions de radio et de télé, une révision de la vie que l'État veut imposer à la population." écrivait Rivero.

De fait, toute information diffusée en dehors des médias « de propriété socialiste » est automatiquement considérée comme subversive.
La conformité réclamée par le régime pour avoir le droit d’écrire, Rivero connaît : après avoir étudié le journalisme à l’université de La Havane, il rejoint l’agence de presse officielle Prensa Latina. Un temps il est correspondant à Moscou, puis il rentre à Cuba. À la fin des années 80 il commence à prendre ses distances et en 1989, il quitte l’Union des écrivains et artistes cubains, et signe en 1991 " La lettre des 10 ", une pétition demandant à Fidel Castro des élections libres et la libération des prisonniers politiques. Il est aujourd’hui le seul cosignataire de " La lettre des 10 " à résider à Cuba. Cet acte de rébellion lui coûte naturellement son travail : Il est aussitôt exclu de toutes les publications et instances auxquelles il collaborait. À cette époque, les amis se font rares : la machine à broyer les individus se met lentement en marche. Interrogatoires, perquisition, intimidation et injures fusent dans la rue, et les murs de son logement son fréquemment barbouillés de slogans révolutionnaires par les agents de la sécurité de l’Etat. En 1995, il fonde l’agence indépendante Cuba Press. Comment travaille-t’il ? Sur Internet uniquement. Les articles de Cuba Press sont tapés à la machine, puis dictés au téléphone à un correspondant en Floride, où ils sont saisis sur un site Web (www.nuevaprensa.org).
Rapidement les articles de Cuba Press deviennent une référence : Rivero reçoit en 1997 le prix de Reporter sans Frontières, une « organisation terroriste au service de la CIA » dans le langage fleuri de la diplomatie cubaine.


Un grand professionnel de l'information

Rivero n’ira pas recevoir son prix à Paris : les autorités cubaines consentent à lui donner un visa de sortie, mais en échange d’un aller simple. Il préfère rester : partir ce serait renoncer. " dans l’espace qui existe entre partir et revenir, il faut fonder la permanence, parce que rester sera toujours un antidote contre le désenchantement et un venin contre l’oubli "
Plus le temps passe, moins le camarade Rivero est « conforme » : ses papiers diffusés sur Internet sont maintenant repris dans le Miami Herald et dans de très nombreux journaux latino américains et européens. Jamais il ne donne dans l’invective ou l’imprécation : les dépêches de Cuba Press ont la sobriété et la précision des grands professionnels de l’information. Chaque jour Cuba Press fournit une sorte de catalogue des pénuries, des échecs, des manquements, et des échecs d'un système bureaucratique et policier à la dérive. Un inventaire patient et méticuleux des frustrations d’une population lasse d’être confronté aux absurdités de la « morale socialiste », alors que le pays tout entier s’est converti à un capitalisme d’Etat honteux.
Raúl Rivero m’avait reçu à la Havane dans une des bases provisoires de Cuba Press, là où se réunissent les « mercenaires de l'empire américain ».

Il m’avait offert un café très noir et très sucré, comme toujours à Cuba, et s’était aussitôt excusé « il n’est pas bon, c’est celui auquel on a droit avec la libreta (carnet de rationnement en vigueur à Cuba depuis 1962) : il est coupé avec des « chicharos » écrasés (pois cassés). Le bon, « ils » le gardent pour les paquets vendus en dollars dans les boutiques pour touristes ».

À l’époque il suffisait d’une machine à écrire portative au chariot rétif posée sur une table bancale, et d’un seul téléphone pour menacer « l’intégrité territoriale de Cuba ». Il venait de passer une nuit en prison, comme ça, sans véritable motif, et sa tranquille bonhomie avait de quoi désarçonner le tchékiste le plus endurci. « Moi je commence à être habitué, mais je m'inquiète pour ma mère qui habite chez moi. Elle a plus de 80 ans alors à chaque fois que la sécurité d'Etat débarque pour m’arrêter, elle s'affole ».

Des conditions de détention inhumaine

Aujourd’hui Raúl Rivero occupe une cellule de 3 mètres sur 2, au centre de détention de « rigueur maximale » de Canaleta, route de Sanguily, kilomètre 2,5, près de Ciego de Avila, à 430 km de La Havane. Comme pour tous les autres prisonniers politiques cubains, les autorités ont pris soin de le déplacer dans une région éloignée de plusieurs centaines de kilomètres de sa famille. Dans un pays où les transports collectifs sont un cauchemar permanent, cet éloignement équivaut à une double peine. Son régime carcéral est le plus sévère qui existe dans les prisons cubaines : il a droit à une visite de sa femme tous les trois mois. Il souffre d’hypertension et il a perdu près de 20 kilos. Selon sa femme Blanca Reyes , “Les conditions de détentions sont par ailleurs inhumaines et inacceptables. Il souffre de la chaleur et la prison est totalement insalubre. Je sais que les cellules sont infestées de cafards, de moustiques. Même Fidel Castro, lorsqu'il a été condamné pour avoir pris les armes contre le dictateur Fulgencio Batista, n'a pas connu de telles conditions de détention. »
La comparaison mérite qu’on s’y arrête : après avoir attaqué les armes à la main la caserne de La Moncada en 1953, Castro sera amnistié et relâché au bout de 18 mois.
Aujourd’hui Raúl Rivero n’a plus que 19 années de détention à effectuer.

OLIVIER LANGUEPIN

article paru dans LE MONDE du 20 mars 04 (les inter-titres sont de la rédaction)

02 décembre 2008
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