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ricardo gonzalez Journaliste indépendant, Ricardo González Alfonso a été condamné à 20 ans de prison en mars 2003 pour avoir dirigé la publication de « De Cuba », la première revue indépendante à paraître depuis la Révolution cubaine de 1959.
2124 jours se sont écoulés depuis le 18/03/2003, jour de l'arrestation de Ricardo Gonzalez à La Havane

Gabriel Lindero est un anxieux, un personnage inquiet de voir le temps passer, et la vie devenir une simple accumulation de petites choses sans importance. Alors pour combler son anxiété, il écrit tout sur de petits carnets qu'il ne quitte jamais. En 1993, il décide de partir pour Cuba sur un coup de tête pour y rejoindre un ami tombé amoureux d'une cubaine.

C' est la pire année pour l'économie cubaine, qui a entamé depuis 1990 une "période spéciale en temps de paix". Depuis trois ans, le grand frère soviétique a laché sa danseuse des tropiques et l'ancien porte avion de l'URSS sombre lentement sous les regards curieux des premiers touristes qui envahissent l'ile.

Le PIB chute de 35 %, les importations de 80 % et l'économie cubaine est presque totalement paralysée. La brutalité de l'ajustement entraîne d'incessantes pénuries et une période de désillusion et de remise en question pour de nombreux Cubains . Le roman de Lindero s'inscrit dans cette ambiance délétere, ou tout un décor de pacotille, celui du "socialisme heroique" semble soudain s'effondrer, sous le regard incrédule d'une population résignée.
Pour combler le vide laissé par la disparition de son partenaire soviétique, Cuba décide de s'ouvrir au tourisme, autorise la libre circulation du dollar, et fait appel aux investisseurs étrangers. Autant de révisions du dogme socialiste qui produisent des effets secondaires inattendus : apparition de la prostitution, développement des inégalités, renforcement de la répression et exil de nombreux Cubains vers l'étranger.

Gabriel Lindero choisit de s'immerger dans ce naufrage comme un accompagnateur curieux, une sorte d'anthropologue du désastre. Au milieu de la débacle, il finit par tomber amoureux de Pilar, la fille ainée d'une famille ordinaire ou il atterit un peu par hasard. Il partage le quotidien harassant d'une existence de survie au quotidien et de pénuries chroniques, sous les regards envieux de voisins dont on craint toujours la délation.

Chemin faisant il rencontre son penchant pour le surnaturel par l'intermediaire de son grand père, un mort qui lui tient compagnie de temps à autre, sous la Ceiba, l'arbre sacré des cultes afro cubains.
Il assiste à la manière d'un chroniqueur un peu égaré, aux petites humiliations quotidiennes des privations, rationnements et autres coupures d'électricité. L'humour, celui de Gabriel plutot pince sans rire, mais aussi celui des Cubains dont il fait un fidèle portrait, empêche le récit de degringoler dans la noirceur et le désespoir. Contrairement à beaucoup d'autres "yuma" (étrangers à Cuba), Gabriel sera fidèle à sa promesse et il aidera Pilar à sortir de son pays, devenu une ruine nauséabonde où s'ébattent des touristes à la recherche d'aventures faciles.

Gabriel Lindero est le pseudonyme d'un journaliste français qui a souhaité garder l'anonymat pour ne pas mettre en danger la famille de sa femme restée à Cuba.

présentation de l'éditeur
1993 : Cuba se défait dans la pénurie. Invité par un ami, Gabriel, un jeune Français sans but et sans emploi, y atterrit pour la première fois. Il rencontre Pilar. Elle a été communiste. Elle reste cubaine, pauvre, exigeante, joyeusement enragée. Elle veut quitter l'île. Plus tard, elle deviendra sa femme.

2003 : Gabriel Lindero décide d'écrire ce récit d'apprentissage. Il est fait de joie, de solitude, de trahison et d'envie. Des poètes et des prostituées le traversent et l'orientent. Des langues et des corps l'animent. Des libertés sont perdues, d'autres reconquises. Des histoires attendent leurs suites, qui ne viendront peut-être pas. Des ambiguïtés ne sont jamais levées. Des rêves finissent dans des fruits ou dans des ventres de requins.

EXTRAIT
Assieds-toi


À Cuba, on passe beaucoup de temps, le soir, à se balancer dans des rocking-chairs qu’on appelle balance, prononcez balaaancé, ou comadrita, plus léger, plus élégant, plus féminin, et dont le nom évoque les commérages, les blagues, les petites fusées quotidiennes et sans lendemain que d’un fauteuil à l’autre on peut faire voltiger, parfois pour tuer les autres, les absents, ceux qu’on désire ou qu’on envie, mais en riant – en riant surtout. Les dernières années, cette grande berceuse s’est accentuée. Elle a conquis les journées. Elle butine le pays fané. Elle fait voler sa poussière dans les mots. Le ralenti et la torpeur d’un naufrage lent soufflent sur le bois dur du balaaancé et font tanguer les Cubains en avant, en arrière, en avant, en arrière, de la fumée entre les mains. Des essaims de paroles exagérées remplissent le vide et servent d’auréole à ces joyeux nourrissons tropicaux. Chacun retombe en enfance, dans le grand ennui de l’enfance, en attendant Godot – ou la mort du dictateur.

J’en connais qui le font chaque jour pendant des heures, sous une cloche de sueur et d’inertie, avec l’étrange certitude d’être plus immortels que Fidel. Ils allument la télévision. Le dictateur apparaît. Pendant des heures, il occupe l’écran. Il y tend le doigt. Il y brandit la barbe. Il y éructe. Le faune fleurit des sourcils et multiplie son membre. Il postillonne, mime et minaude sa puissance. Il ne veut pas finir. Son pouvoir a les courbes baroques d’une cathédrale. Il tient la maison en vieille demoiselle capricieuse et dominatrice. Ses atours vert olive recouvrent le reste de ses propriétés, comme des tissus protégeant les meubles de la poussière dans une maison abandonnée. Jamais il n’a suffisamment d’images ni d’estomac pour dévorer les regards et le temps des hommes qu’il embaume, discours après discours. Les Cubains l’appellent el patron de prueba (la mire). Beaucoup le fixent en se balançant, le fixent en l’oubliant, ou en le supportant. Essaims de postures et de mots – essaims d’années qui passent et où rien ne se passe, sinon le balaaancé face à lui et comme en lui. Ils le fixent dans un rapport individuel d’homme à monstre, monstre ménager, toujours là, quand ils sortent, quand ils rentrent, et même quand ils rêvent. Ils le fixent comme s’ils devaient ne jamais lui survivre – sauf quand ils baisent. Ils baisent beaucoup.

Les plus cultivés ont lu Garcìa Màrquez, le vieil ami du Maître : ils se disent souvent qu’un sortilège les enferme pour longtemps – pour toujours ? – dans les pages de chair du romancier. Sans doute sont-ils le prix payé par l’écrivain à un diable quelconque, un diable de pierre et d’allure décadente près de chuter de l’édifice, pour jouir vivant de sa postérité. L’écrivain promène partout son cercueil de gloire avec lui ; à l’intérieur, quelques millions de Cubains se balancent, se balancent, face à l’écran monomaniaque, à l’ombre du vieux cheval de retour et d’orgueil. Quelques-uns appellent ça : peigner la barbe du dictateur. À Cuba, en 1993, le peigne est très édenté. La multiplication des dents du bonheur ne démêle plus aucun nœud. Les Cubains se balancent éperdument tout en fixant la lumière, comme des enfants, à travers les gencives du peigne.

Quand on a quelques dollars, issus d’un trafic, d’un touriste ou d’un oncle d’Amérique ou d’ailleurs, le mieux est de se balancer à peine, lentement, les deux pieds sur le carreau, en buvant un verre de rhum de cinq ou sept ans d’âge ; mais en l’économisant comme si le soleil couchant qui s’y résume devait à la fois venir à manquer et ne jamais tomber. Plus la berceuse et la dégustation ralentissent, plus on retient le jour dans la nuit. C’est une coquetterie, une séduction, un caprice que l’on doit bien aux fantômes et aux ancêtres qui s’avancent. De toute façon, à quoi bon la nuit ? Pour dormir ? Mais pourquoi dormir dans une île qui s’endort ? Pourquoi, pourquoi… et le verre est fini. Remplissez-le avant la nuit, oubliez le jour et noyez délicatement les pourquoi.

Mon livre est né de ces gorgées en mouvement, pleines d’étranglements délicats. Idéalement, me disais-je, chaque phrase et chaque histoire auraient le balancement paisible et inexact du balaaancé endommagé, ou de la comadrita, qu’un ami a réparé pour quelques dollars mais qui, dans les fumées de la conversation et les lumières du trop bref crépuscule insulaire, conserve sa blessure, sa mémoire – ou, aussi bien, sa solitude. En se penchant sur le bois, on y verrait une fente, un défaut, une blessure qu’aucun livre ne saurait colmater, corriger, guérir, mais qu’il contribuerait, modestement, à ne pas élargir ou creuser. Comme si Verlaine, Verlaine de mon adolescence et de ma mère morte, toujours Verlaine revenu d’entre les vers, d’entre les alcools, d’entre les gorgées, ressuscitait par enchantement boiteux là où je ne l’attendais pas, où je suis allé par hasard et retourné par nécessité : dans l’île à silhouette de danseuse et d’alligator.

© Extrait de Gabriel Lindero, "Je ne sais pas écrire et je suis un innocent", Paris, Calmann-Lévy, 2004.

09 janvier 2009
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