EXTRAIT
On pouvait lire boarding home sur la façade de la maison, mais je savais que ce serait mon tombeau. Cétait un de ces refuges marginaux où aboutissent les gens que la vie a condamnés. Des fous pour la plupart. Mais aussi des vieillards que leurs familles abandonnent pour quils meurent de solitude et nempoisonnent plus la vie des triomphateurs.
Ici tu seras bien, dit ma tante, assise au volant de sa Chevrolet dernier cri. Il ny a plus rien à faire, tu ladmettras.
Je comprends. Je ne suis pas loin de la remercier de mavoir trouvé ce taudis pour rester en vie sans avoir à dormir sur des bancs publics, dans des parcs, couvert de crasse, en traînant mes baluchons de vêtements. Il ny a plus rien à faire. Je la comprends. Jai été enfermé dans trois asiles de fous au moins depuis que je suis ici, dans cette ville de Miami où je suis arrivé il y a six mois pour fuir la culture, la musique, la littérature, la télévision, les événements sportifs, lhistoire et la philosophie de lîle de Cuba.
Je ne suis pas un exilé politique. Je suis un exilé total. Je me dis parfois que si jétais né au Brésil, en Espagne, au Venezuela ou en Scandinavie, jaurais fui tout autant leurs rues, leurs ports et leurs prairies. Ici tu seras bien, dit ma tante.Je la regarde. Elle me regarde avec dureté. Aucune pitié dans ses yeux secs. Nous descendons. On pouvait lire boarding home sur la maison. Une de ces maisons qui recueillent la lie de la société. Des êtres aux yeux vides, aux traits anguleux, aux bouches édentées, aux corps malpropres. Je crois que de tels lieux nexistent quici, aux Etats-Unis. On les connaît aussi sous le nom de homes tout court. Ce ne sont pas des établissements publics. Nimporte quel particulier peut en ouvrir un à condition dobtenir la licence de lEtat et de suivre un stage paramédical. Ma tante me donne des explications :
une affaire comme une autre. Une entreprise comme les pompes funèbres, un commerce dopticien, une boutique de mode. Ici tu paieras trois cents pesos*.
Nous avons ouvert la porte. Ils étaient tous là. René et Pepe, les deux débiles mentaux ; Hilda, la vieille décatie qui urine continuellement dans ses robes ; Pino, un homme gris et silencieux qui fixe lhorizon, le regard dur ; Reyes, un vieux borgne dont lil de verre suppure sans cesse un liquide jaunâtre ; Ida, la grande dame déchue ; Louie, un Yankee vigoureux au teint olivâtre qui hurle sans arrêt comme un loup pris de folie ; Pedro, un vieil Indien, peut-être péruvien, témoin silencieux de la méchanceté du monde ; Tato, lhomosexuel ; Napoléon, le nain ; et Castaño, un vieillard de quatre-vingt-dix ans qui sait seulement crier : "Je veux mourir ! Je veux mourir ! Je veux mourir !"
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