Raul Rivero raconte ses conditions de détention

J’avais droit à vingt-cinq minutes de téléphone par semaine, et Blanca Reyes, ma femme, me faisait des synthèses de ce qui se passait. Et, tous les trois mois, pendant les deux heures de visite auxquelles nous avions droit, elle m’informait aussi, me disait que telle personne avait écrit tel article. Tout cela m’aidait à garder ma sérénité mentale. Car la première année a été très dure en prison : j’étais dans une cellule d’isolement, dans des conditions humiliantes. Je passais quatre heures à écrire, et autant à lire : comme une journée de travail. C’est ce que je m’étais fixé. Mais parfois, vu les conditions difficiles, ce rythme était bouleversé. Par exemple, il n’y avait de l’eau que quinze minutes par jour. Il fallait alors vite remplir les bouteilles, se laver rapidement. On nous sortait aussi quarante-cinq minutes au soleil, menottés, dans une cellule de mêmes dimensions (6 m2) mais sans toit. L’insomnie aussi pouvait influer sur ce programme : il y avait dans la cellule des grenouilles qui me sautaient dessus au milieu de la nuit et me réveillaient en sursaut, des grillons qui s’installaient dans un coin et m’empêchaient de dormir.

Il faut se constituer une sorte de forteresse spirituelle pour s’en sortir. Ces nouvelles que me transmettait Blanca étaient très importantes. Savoir qu’un ami en Espagne avait écrit un article, que Gallimard avait publié un de mes livres (je mourais d’envie de voir la couverture ! C’est le genre de choses importantes pour un écrivain…). Savoir qu’il y avait des personnes que j’aime beaucoup, et qui ont été très impliquées, comme Zoé Valdés, et d’autres que j’admire sans les connaître. Je ne m’attendais pas à une telle réaction, de la même façon que le gouvernement cubain ne s’y attendait pas.

Aviez-vous accès à des livres, à des journaux ?

Ma femme pouvait m’apporter des livres, et j’avais aussi un petit poste de radio, qui transmettait les informations cubaines. Mais pas de télévision, et, seulement de façon sporadique, Granma (quotidien officiel du Parti communiste cubain, ndlr), rien de plus. Mais j’ai pu recevoir des livres de poésie, des romans, un dictionnaire de la langue espagnole, qui m’a aidé pour écrire mes poésies. La poésie a été un refuge ; j’ai même écrit un livre de poèmes en prison.

C’était plus compliqué pour sortir les textes de la prison. La police avait fixé un thème : ce ne devait être que des poèmes d’amour. Alors je les donnais à un officier de la police politique et les poèmes «approuvés» étaient transmis à mon épouse. Ce livre, qui est donc passé par les yeux attentifs de la police, va bientôt sortir en Espagne. Ceux qui n’étaient pas approuvés m’étaient rendus, et il y en avait d’autres que je ne soumettais pas à la lecture, parce qu’ils touchaient à d’autres thèmes : l’expérience en prison, les histoires de détenus, des petits événements. Par exemple, un jour, un papillon est passé devant la fenêtre grillagée de la cellule, et j’ai passé toute la journée à attendre qu’il repasse. Il n’est pas revenu, alors je l’ai imaginé et j’ai écrit un texte.

Dans une cellule d’isolement, la vie s’arrête, on reste seul avec ses souvenirs. ça a été une étape très sombre, j’avais une condamnation très lourde (vingt ans de prison, ndlr), j’avais déjà 57 ans au moment de mon arrestation, je ne savais pas quand j’allais sortir de là… parfois je me sentais étouffé, par l’éloignement de ma famille, de ma mère, très âgée, de mes filles.

extrait d’une ITV de Jean Baret pour Libération

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