Peu importe le diagnostic exact, depuis quelques années, la question cubaine a pris une tournure étrangement morbide : toutes les interrogations et les prévisions semblent se concentrer autour d’un seul événement.
La mort de Castro serait la clé de voûte de l’évolution, ou de la disparition, d’un système qui régente l’île depuis bientôt 45 ans. En particulier parmi les membres de la communauté exilée, il est communément admis que la fin du dictateur entraînerait mécaniquement une évolution positive, une ouverture vers plus de démocratie et par conséquent une amélioration de la situation à Cuba.
Avec le cadavre de Castro, on enterrerait ainsi tranquillement et sans remords une parenthèse de 45 ans d’histoire, une sorte d’accident dans la chronologie cubaine.
En vérité cette perspective ne semble pas très réaliste : il sera sans doute difficile de rayer d’un trait de plume près d’un demi-siècle de communisme, ne serait ce que parce que Cuba a accumulé un retard économique considérable pendant cette période. En fait, la reconversion vers le capitalisme risque d’être bien plus douloureuse que prévu, surtout si elle n’est pas préparée par une transition pacifique et non violente.
Un des premiers travail des futurs dirigeants de l’ère post castriste sera de renouer les fils de l’histoire coupés en 1959. En effet en bon disciple de l’agit-prop, Castro a réécrit l’histoire du Cuba d’avant la Révolution pour en faire un repoussoir au service de sa propagande.
Le Cuba de 1959 n’était certes pas un paradis, mais il n’était pas non plus l’enfer que décrit le discours officiel. Les indices économiques de Cuba en 1958 sont parlants : parmi les pays d’Amérique latine, Cuba se classe en 4 eme position pour l’espérance de vie, en deuxième position pour le nombre de téléphones par habitant, et premier pour le nombre de téléviseur par habitant. Le taux d’alphabétisation de Cuba est alors de 76,4 % soit la quatrième place sur le continent latino américain après l’Argentine, l’Uruguay et le Chili.
Cuba comptait en 1958 une presse abondante : la troisième du continent latino en diffusion par habitant avec 58 quotidiens et 129 magazines.
Le PIB par habitant de Cuba était en 1958 comparable avec celui des pays pauvres d’Europe comme l’Italie, l’Espagne ou la Grèce.
Cuba comptait aussi un système de santé très développé avec un lit d’hôpital pour 300 habitants (contre un pour 875 au Mexique à la même époque). En ce qui concerne la mortalité infantile, avec un taux de 32 pour mille, Cuba était en 1957, en 13 eme position devant….la France.
Aujourd’hui le capitalisme d’Etat pratiqué sans vergogne par Cuba avec l’appui des investisseurs européens, a construit autour de Castro une petite caste de privilégiés qui pourrait bien préfigurer ce que sera le Cuba de demain. Les détenteurs de ce pouvoir économique entendent bien garantir leur avenir contre les aléas que représente la succession de Castro.
Les hiérarques de l’armée, très engagés dans l’économie touristique, se satisferaient très bien d’une transition dynastique façon Corée du Nord. L’héritier a déjà été intronisé depuis longtemps: il s’agit de Raul Castro (75 ans), le frère cadet de Fidel, commandant en chef des FAR (Forces armées Révolutionnaires). Il n’a certes pas le charisme de son frère, mais de façon très pragmatique il a su concéder à ses généraux un pouvoir étendu aussi bien au bureau politique, que dans les grandes entreprises étatiques.
Autour de lui, s’est constitué une troïka prête à prendre la relève. Felipe Pérez Roque, le jeune et bouillonnant ministre des Affaires Etrangères, Carlos Lage, le ministre de l’Economie, assez compétent pour empêcher l’économie de l’île de s’écrouler totalement, et Ricardo Alarcón président de l’Assemblée Nationale.. Cette solution qui pourrait s’accompagner d’un début de libéralisation « à la chinoise » (création d’un secteur privé de petites entreprises pour dynamiser l’économie, et maintien d’une dictature du parti unique) est la plus probable.