Mois : septembre 2006

  • Âgé de 80 ans, le líder maximo récupère depuis plus d’un mois, après qu’une hémorragie intestinale ait nécessité une opération chirurgicale, fin juillet. Pour la première fois depuis 1959, il avait alors confié provisoirement les rênes du pouvoir à son frère Raúl.

    Fidel Castro avait annoncé le 31 juillet dernier qu’il avait dû subir une intervention chirurgicale des suites d’une hémorragie intestinale.

    Depuis l’opération, «j’ai perdu 41 livres» (soit 18,6 kg) et «il y a peu, ils m’ont enlevé le dernier point de suture, après 34 jours de convalescence», a ajouté le président cubain.

    Depuis quelques années la question cubaine a pris une tournure étrangement morbide : toutes les interrogations et les prévisions semblent se concentrer autour d’un seul événement.
    La mort de Castro serait la clé de voûte de l’évolution, ou de la disparition, d’un système qui régente l’île depuis plus de 45 ans. En particulier parmi les membres de la communauté exilée, il est communément admis que la fin du dictateur entraînerait mécaniquement une « transition », c’est à dire une ouverture vers plus de démocratie et de liberté.

    Avec le cadavre de Castro, on enterrerait ainsi tranquillement et sans remords, une parenthèse de près d’un semi siècle d’histoire, une sorte d’accident dans la chronologie cubaine.

    Aujourd’hui le capitalisme d’Etat pratiqué sans vergogne par Cuba avec l’appui des investisseurs européens, a construit autour de Castro une petite caste de privilégiés qui pourrait bien préfigurer ce que sera le Cuba de demain. Les détenteurs du pouvoir économique entendent bien garantir leur avenir contre les aléas que représentent la succession de Castro.

    Les hiérarques de l’armée, très engagés dans l’économie touristique, se satisferaient très bien d’une transition dynastique façon Corée du Nord. L’héritier a déjà été intronisé depuis longtemps: il s’agit de Raul Castro, le frère cadet de Fidel, commandant en chef des FAR (Forces armées Révolutionnaires).

    Il n’a certes pas le charisme de son frère, mais de façon très pragmatique il a su concéder à ses généraux un pouvoir étendu aussi bien au bureau politique, que dans les grandes entreprises étatiques. Cette solution qui pourrait s’accompagner d’un début de libéralisation « à la chinoise » (création d’un secteur privé de petites entreprises pour dynamiser l’économie, et maintien d’une dictature du parti unique) est la plus probable.

  • La jeunesse cubaine donne toujours cette image bon enfant peaufinée par le régime : une jeunesse propre et alphabétisée à 100% qui fait la queue pour manger des glaces et s’entasser dans les cinémas du centre ville à deux pesos.

    Mais ce vernis socialiste si agréable à regarder pour le voyageur de passage se craquelle de partout. La gravité de la crise économique a déchiré un tissu social dont la cohésion et la solidité avaient jusque ici servi de rempart au développement des tares qui frappent si durement les pays sous développés : criminalité, prostitution, incivisme ont fait une apparition brutale à la Havane, même s’ils restent encore dans des proportions bien mois importantes que dans le reste de l’Amérique latine. Une jeunesse déboussolée cherche son identité au milieu d’un désastre économique qui a transformé en quelques années le « paradis tropical » en enfer de la disette. Élevée dans l’espoir de jours meilleurs et habituée à être maternée par un pouvoir omniprésent qui a réduit la société civile à néant, la société cubaine est menacée d’éclatement par la crise du socialisme.

    Pendant ce temps le pouvoir continue son monologue populiste et démagogique, singeant une phraséologie autrefois révolutionnaire et aujourd’hui vide de sens.

    Selon le sociologue Vincent Bloch (cite par Le Monde)
    « La population vit dans l’obsession de ne pas se faire remarquer. L’insuffisance des revenus et des services publics, l’impossibilité de respecter à la lettre toutes les règles concernant le logement, les transports ou les loisirs, l’irrationalité des normes de travail et de production, l’invraisemblance des lois, obligent à un viol systématique de la légalité, poursuit-il. Tout citoyen devient ainsi un coupable potentiel, devant se méfier des voisins, des collègues et des proches, sans parler des étrangers, dont la fréquentation est déconseillée. »

    En outre, « les Cubains sont plongés dans un univers de délation et d’endoctrinement depuis presque un demi-siècle. Cela pousse à adopter un comportement ambigu, dissimulé derrière la langue de bois et la participation aux manifestations officielles. On répond aux sollicitations pour éviter les sanctions, mais aussi par ambition, car seule l’adhésion ostensible à la révolution autorise l’ascension sociale. Les Cubains ont donc pris pour habitude de manier faux semblants et doubles registres. Personne ne vit de son seul salaire, personne ne croit à ce qu’on dit. »

    Une opinion que partage un autre specialiste de Cuba :
    Dans un paragraphe intitulé « Approche d’une schizophrénie quotidienne », Philippe Létrilliart expose très simplement les mécanismes de base qui régissent l’attitude des cubains au quotidien, et qui ne sont pas toujours bien compris par les visiteurs de l’île. « Parler d’une seule voix, présenter un front uni, telles sont les constantes demandes du régime à la population…./….C’est pourquoi le mensonge – ou le mensonge par omission – constitue l’un des traits les plus permanents du comportement social dans l’île…/… Cette attitude, la « double morale » des Cubains, touche l’ensemble de la société ou presque. »

  • Hugo Chavez se lamente au Vietnam ; Evo Morales sort son mouchoir rouge du poncho ; le président chinois, Hu Jintao, tape sur son ordinateur un télégramme triste que lui dicte Mao ; il y a des fêtes, des défilés et des discours à Miami ; des hommes et des femmes donnent leur avis à Mexico, Madrid et Buenos Aires. A Cuba, personne ne dit rien. Il y règne un silence plus grand que la nuit et à la télévision officielle un enfant murmure : « Les médecins vont le guérir. C’ est un homme bon. »

    C’est tout. Là-dessus coulent le sirop tropical du triomphalisme et la chanson de l’éternité. Jusque dans ces moments-là, ou plus que jamais dans une telle circonstance, les contrôles, les fers, les cadenas qui enferment les 11 millions de Cubains sautent aux yeux.

    La passation de pouvoir dans l’île et la soudaine gravité de l’état de Fidel Castro provoquent des réactions dans le monde entier. Sauf dans le pays qui l’a supporté pendant un demi-siècle, sauf dans les foyers où vivent les membres restants des familles dispersées, sauf sur les lieux de travail où les employés oeuvrent pour un salaire de misère, sauf dans les unités militaires où nombre d’officiers et de soldats plongent dans des pensées profondes.

    Le gouvernement contrôle la parole et ce peuple n’y a pas droit. Dans aucune circonstance. De même qu’il n’a rien à voir dans aucune cérémonie sociale, dans aucun événement en rapport avec son présent ni avec son avenir. Le peuple est une ombre que l’on sort dans la rue pour qu’elle prenne peur et à qui l’on ordonne ensuite de rentrer pour que croisse cette peur. Une masse informe à qui l’on ment pour qu’elle s’endorme.

    L’opposition pacifique, la presse indépendante, les militants des droits de l’homme, les démocrates qui se sont montrés de face, à visage découvert ? Cernés, surveillés, traqués jusque dans leur maison, le téléphone sur écoutes et une brigade paramilitaire en faction au cas où ils veuillent s’aventurer au coin de la rue. Une telle paix semble peu croyable, à moins qu’elle ne vienne de la contrainte ; une telle tranquillité, si les gens ne savaient pas – pour l’avoir vécu – que derrière le discours d’amour, il y a un tank. Tout comme derrière l’obsession à fabriquer des médecins et à inventer des instituteurs en deux semaines seulement se cache le mépris pour la santé et l’éducation. C’est un étendard sombre que l’on éclaire d’une lumière artificielle quand on le montre au monde.

    Jusqu’à maintenant, il est vrai qu’ils ont pu conserver leur goût du secret, les mystères, les pièges, les manipulations possibles dans une société dont 70 % des citoyens (nés après 1959) n’ont jamais vécu en démocratie, ne connaissent pas la liberté et sont bourrés de propagande. Mais il semble que puisse venir la dernière saison du mystère, des barrages, des masques parce que les dictatures personnelles sont ce qu’elles sont : des dictatures et personnelles. Elles ne se partagent pas comme une liasse de billets ou comme un butin dans une bande de pirates.

    Ecoutez bien les derniers silences du communisme créole parce qu’ils ne reviendront pas. Ecoutez-les bien, là-bas, sous la terreur policière.

    Parce que l’on sait qu’un chemin vient de s’ouvrir et que des milliers d’hommes et de femmes parcourent maintenant leurs labyrinthes avec cette philosophie pragmatique des vieux bagnards : faire des petits pas et voir loin

    Raul Rivero

    Raúl Rivero est né en 1945. Après des études de journalisme à l’université de La Havane, il se met au service de la révolution de Fidel Castro, et entre à l’agence de presse officielle Prensa Latina. Sa rupture avec le régime castriste date de la fin des années 80 : en 1989, il quitte l’Union des écrivains et artistes cubains, et signe en 1991  » La lettre des 10 « , pétition demandant à Fidel Castro des élections libres et la libération des prisonniers politiques. En 1995, il fonde l’agence indépendante Cuba Press. Il est aujourd’hui le seul cosignataire de  » La lettre des 10  » à demeurer à Cuba, en dépit des pressions, des menaces et des arrestations :  » dans l’espace qui existe entre partir et revenir, il faut fonder la permanence, parce que rester sera toujours un antidote contre le désenchantement et un venin contre l’oubli « . Sa liberté de circuler a été restreinte, il a été séquestré et menacé à plusieurs reprises, sa famille intimidée et ses documents confisqués. Depuis le mois de mai 2000, il faisait partie de la Société de Journalistes  » Manuel Marquez Sterling « , qui s’est donné pour mission la promotion de la liberté d’expression et d’information, ainsi que la formation professionnelle de journalistes cubains.

    Au printemps 2003, le journaliste Raul Rivero a été arrêté avec 28 de ses collègues et condamné à 20 ans de prison. Libéré pour raisons de santé en novembre 2004, il vit en exil en Espagne.